Notre héritage culturel nous amène à penser qu'il faudrait appartenir à une religion : soit juif, ou chrétien, ou musulman pour les monothéistes, soit hindouiste, ou shintoïste, ou animiste pour les polythéistes. Si l’on ne se reconnaît dans aucun de ces cas, alors on serait mécréant ou athée. Mais, est-ce vrai ? La quête de la spiritualité passe-t-elle forcément par la religion ?
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Quel est le lien entre spiritualité et religion ?
Les religions semblent avoir tous les droits sur la spiritualité, or le lien entre spiritualité et religion n’est pas évident. Il est en effet possible de ressentir profondément quelque chose qui ne corresponde en rien aux écrits théologiques.
Dans leur versant institutionnel, les religions ne se contentent pas de consigner les présences et discours prophétiques de leur dieu : elles accompagnent leurs écrits d’ordonnances et de décrets divins. Ainsi, tel dieu aurait dit à l’Homme ce qu’il faut ou ne faut pas faire, ce qui est bon ou mauvais ; en somme, il aurait indiqué quelles morales et consignes strictes les croyants doivent suivre s’ils veulent obtenir ses faveurs.
Toutefois, ces observances ressemblent plus à des lois pour des communautés qu’à de réelles tentatives pour rapprocher l’être du cosmos.
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Dieu est-il un passage obligé de la spiritualité ?
Personne ne sait de façon certaine ce qu’il faut placer derrière le nom de Dieu. Dites-moi d’abord ce que vous entendez par Dieu, et je vous dirai si j’y crois, serait-on tenté de préciser, car il y a nécessité d’une clarification avant même d’envisager tout débat constructif.
D’autres préféreront des termes comme l’Éternel, l’Innommable, l’Être suprême, le Créateur, le Grand Architecte, le Grand Esprit ou l’Insondable. La gamme semble variée ; en réalité, le langage tourne toujours autour d’un « être », « masculin » qui, la plupart du temps, nous ressemblerait. D’ores et déjà, on peut s’interroger sur la validité de telles suppositions.
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Nombreux sont ceux qui préfèrent considérer qu’on ne sait rien et que l’essentiel n’est d’ailleurs pas là ; il ne s’agit pas d’identifier la chose mais de ressentir une force transcendantale. L'éblouissement que nous éprouvons face à la Nature, le sentiment d'appartenir à un ensemble plus grand que nous, voilà ce qui constitue le grand trouble intérieur.
Albert Einstein lui-même ne se reconnaissait pas dans le Dieu des religions : il disait croire au Dieu de Spinoza, celui qui se manifeste dans l’harmonie de l’univers, et parlait d’une « religiosité cosmique », faite d’émerveillement devant l’ordre du monde plutôt que de dogmes.
Le transcendantalisme d’Emerson
Bien avant que l’on ne parle de spiritualité post-religieuse, le transcendantalisme de Ralph Waldo Emerson, apparu au XIXᵉ siècle en Nouvelle-Angleterre, en avait esquissé certaines voies. Aux côtés de Thoreau, de Margaret Fuller et d’autres penseurs, Emerson cherchait à affranchir l’expérience spirituelle des dogmes religieux et à renouer avec une relation personnelle au monde et à la nature.
Si l’héritage transcendantaliste demeure vivant aujourd’hui, et si son influence sur la littérature américaine et la pensée écologique fut considérable, le mouvement, malgré son rayonnement intellectuel, n’a jamais véritablement dépassé les cercles d’avant-garde pour devenir un phénomène de masse.
Un post-religieux made in France
Quelques décennies plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, un autre homme cherche une expérience du spirituel qui ne soit pas enfermée dans les doctrines religieuses : Victor Hugo.
En effet, dans un poème intitulé À l’évêque qui m’appelle athée, publié dans le recueil L’Année terrible (1872), on peut lire une sorte de profession de foi d’un genre nouveau. Une profession de foi déiste, c’est-à-dire de quelqu’un qui construit sa propre conception du divin sans passer par les canons religieux.
S’il s’agit d’un bonhomme à longue barbe blanche,
D’une espèce de pape ou d’empereur, assis
Sur un trône qu’on nomme au théâtre un châssis,
Dans la nuée, ayant un oiseau sur sa tête,
À sa droite un archange, à sa gauche un prophète,
(…)
Dieu qui volontiers damne et rarement pardonne,
Qui sur un passe-droit consulte une madone,
Dieu qui dans son ciel bleu se donne le devoir
D’imiter nos défauts et le luxe d’avoir
Des fléaux, comme on a des chiens (…)
oui, je suis athée à ce vieux bon Dieu-là.
Mais (…)
S’il s’agit du témoin dont ma pensée obscure
A parfois la caresse et parfois la piqûre
Selon qu’en moi, montant au bien, tombant au mal,
Je sens l’esprit grandir ou croître l’animal ;
S’il s’agit du prodige immanent qu’on sent vivre
Plus que nous ne vivons, et dont notre âme est ivre
(…)
Que les religions ne font ni ne défont,
(…)
S’il s’agit de ce vaste inconnu que ne nomme,
N’explique et ne commente aucun Deutéronome,
(…)
Qui parce que deux cœurs s’aiment, n’est point fâché,
Et qui voit la nature où tu vois le péché ;
(…) sans prêtres,
(…) Sans bibles, (…)
Et que, faute d’un nom plus grand, j’appelle Dieu,
Alors tout change, alors nos esprits se retournent,
(…)
Cette intuition, la pensée française l’a prolongée jusqu’à nos jours. Dans L’Esprit de l’athéisme, sous-titré Introduction à une spiritualité sans Dieu, le philosophe André Comte-Sponville soutient qu’on peut vivre l’expérience de l’infini et de l’absolu sans croire en aucune divinité.
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Une quête d’aujourd’hui
Dans de nombreux pays occidentaux, les appartenances religieuses reculent, sans que le besoin de sens disparaisse pour autant. Beaucoup se disent « spirituels mais pas religieux » et cherchent dans la nature, la contemplation ou le silence ce que les institutions ne leur offrent plus. C’est là que le préfixe du post-religieux prend son sens : non pas une spiritualité contre la religion, mais une spiritualité qui vient après elle, et qui s’en passe.
Chacun reste libre de lui donner un nom, ou de n’en donner aucun. Hugo appelait Dieu ce qu’il ressentait, « faute d’un nom plus grand ».