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Art Culturaa

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Suzanne Valadon : Montmartre en couleurs

Publié par Madeleine Portier sur 19 Décembre 2025, 10:02am

suzanne valadon

AUJOURD'HUI que le temps dépouille sans merci Montmartre de son pittoresque, qu'on imagine alors quel plaisant village fut ce même Montmartre en 1880... Jardins y poussaient, moineaux y picoraient sans contrainte, ni crainte, et les gosses au sortir de l'école y polissonnaient à loisir. Ah ! les belles parties de marelle sur les calmes trottoirs de la place Vintimille !

Ces images durent sans doute décider de la vocation première de Suzanne Valadon. Un jour, que petite apprentie, elle s'initiait aux mystères des ourlets, des fronces et des plis, une camarade lui conta ses joies de figurantes au Cirque Molier. Le cirque !

Mot magique qui réveille dans l'imagination de la fillette tout un monde de souvenirs impérieux. Et sans barguigner, Suzanne troque incontinent l'aiguille pour le trapèze.
La voilà donc, se pliant longuement, patiemment, à la rude loi de l'acrobatie. Apprentissage pour apprentissage, celui-ci est plus dur, mais combien plus passionant ! Combien plus dangereux aussi !...

Hélas, au cirque, un soir maudit, la petite acrobate s'écrasa sur la piste... On ramassa dans la sciure une marionnette disloquée que mort et vie longtemps se disputèrent.

Sauvée, Suzanne Valadon ne devait plus songer à renouveler ses exploits. Et ce fut tout naturellement, que le hasard aidant, puisqu'il fallait bien vivre, la fillette songea à devenir modèle : avec ses membres souples, ses muscles disciplinés, elle n'eut qu'à passer du mouvement à l'immobilité.
 

Imaginez-la un matin d'été, grimpant à Montmartre la rue du Chevalier de la Barre, cette rue coudée qui monte si dru. Dans un jardinet, auprès d'une baraque où il range son chevalet, un peintre l'attend.

Il est Limousin, — né comme elle à Limoges —et fort connu déjà : c'est Renoir.

Suzanne Valadon par Renoir

Là, Maria — tel est son petit nom de modèle — pose dans un coin du jardin, dérobée aux regards indiscrets par l'épaisseur de la verdure.

C'est l'époque où le travail en plein air est si fort prôné par les impressionnistes. Mais Renoir, alors prêt à se rallier aux méthodes anciennes, reste fidèle aux travaux d'intérieur ; de nombreuses toiles, nées dans son atelier, furent inspirées par Suzanne Valadon.

C'est elle dans La Danse à la ville, dont la menue tête blonde se profile sur l'épaule du cavalier penché, elle en robe à pouf et traîne en cascade, petite mondaine au main tien chaste et réservé. C'est elle encore en robe à pois et l'éventail aux doigts, la jeune femme de la Danse à la campagne, provocante et grisée dans les bras de son cavalier barbu...
 

Sept années durant, Maria fut aussi le modèle de Puvis de Chavannes : muée en nymphe ou même en éphèbe, sa grâce adolescente reste fixée dans bien des compositions décoratives de cette époque.

La séance finie, peintre et modèle quittaient parfois ensemble l'atelier de Neuilly et regagnaient à pied Montmartre. Le maître devisait gaiement ; mais la petite, intimidée, ne bavardait pas sans contrainte. Et pas plus à Puvis de Chavannes qu'à Renoir, elle n'osa révéler qu'elle aussi maniait le crayon.

Ce côté farouche et un peu sauvage de sa nature, le portrait qu'elle fit d'elle-même à seize ans, nous le révèle sans détours.

 Tandis qu'une photographie d'elle à cet âge nous montre un doux et pensif visage auréolé de frisons blonds, Suzanne Valadon s'octroie une petite tête obstinée — bouche secrète, front têtu, regard impitoyable — saisissant reflet de sa silencieuse ardeur.

photo de Suzanne Valadon


Il fallut pourtant que la chance s'en mêlât.
Un tout jeune artiste était son voisin, nabot, infirme, mais gentilhomme et spirituel en diable : Henri de Toulouse-Lautrec.

 Frais émoulu des ateliers de Bonnat et de Cormon, il n'était pas encore le peintre caustique des hôtes du Moulin-Rouge, mais déjà le possédait la grande joie de l'art. Quand il apprit que le petit modèle d'à côté s'escrimait à peindre et à dessiner, il fut curieux de voir ses essais. Bien vite étonné d'ailleurs par la science innée de cette enfant secrètement audacieuse. Au peintre Zandomeneghi, au sculpteur Bartholomé, Lautrec fait part de son enthousiasme. Et voilà Maria par eux adressée au grand Degas.

L'illustre peintre des danseuses n'était guère tendre pour les femmes : il n'est que de voir avec quel vérisme sans indulgence il a montré ses contemporaines. Il fut d'emblée désarmé et conquis par les dons virils de la jeune fille, par son talent sans afféterie. Le trait ferme, éloquent, de ses dessins le remplis d'admiration. Et au cours de la longue amitié qui naquit de ce jour entre eux, Degas devait être souvent hanté par ces dessins « méchants et souples ».

« De temps à autre, dans ma salle à manger, lui écrit-il plus tard, je regarde votre dessin au crayon rouge qui est toujours pendu ; et je me dis toujours : « Cette diablesse de Maria avait le génie du dessin. » Pourquoi ne me montrez-vous plus rien ? »

Quoi qu'on en ait dit, Suzanne Valadon ne fut ni le modèle ni l'élève de Degas.

Toute autorité lui pesait : elle se cabrait devant les conseils trop précis, fussent-ils d'un grand maître et d'un grand ami. Mais à fréquenter chez Toulouse-Lautrec, — il avait fait son portrait en 1884 — à observer Renoir et Puvis de Chavannes, elle fortifiait, épurait, affirmait son métier.

De Maria, bientôt, il ne fut plus question. Et le temps vint où le nom de Suzanne Valadon évoqua pour les connaisseurs, ces nus libres et hardis où le corps féminin est inscrit jusque dans
ses tares ; ces portraits véridiques et humains ; ces natures mortes d'une opulence sans recherche où s'affrontent des tons clairs et hardis ; ces paysages enfin, d'une si ample facture, et dont le réalisme se mue en poésie.

La qualité première de ses peintures, c'est d'être établies sur le dessin le plus ferme et le plus visiblement marqué. Loin d'esquiver le contour, Suzanne Valadon le marque impitoyablement. Cela, qui donne à ses ligures et même à ses natures mortes une certaine raideur, disparaît en partie dans ses paysages. On n'en a peut-être pas apprécie suffisamment la sincérité sensible, le haut éclat des verts, des blancs et des bruns ; son Verger en Beaujolais restera un des beaux exemples de cette manière brillante et souple.

Suzanne Valadon commença à exposer on 1894, au Salon de la Société Nationale ; mais elle abandonna Les manifestations officielles pendant un assez longtemps, se contentant de montrer ses œuvres chez un marchand qui réunissait alors les successeurs inconnus des impressionnistes, de Gauguin à Toulouse-Lautrec, Lebarc de Bouteville. Elle reparut cependant au Salon d'Automne à partir de 1919, et aux Indépendants à partir de 1912.

Jardin dans la rue Cortot, 1928

La renommée lui était venue ; et à mesure que la rue Cortot, dont elle a fixé des vues significatives de vieilles maisons et de jardins, était envahie par les bâtisseurs, le succès devenait gloire.


Madeleine Portier.

 

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